
Un écart de 3 milliards d’euros. C’est l’écart estimé, par Guillaume Darrasse, entre les conditions d’achat obtenues par Auchan et ses concurrents, faisant de la France le pays où il est le plus important. Le dirigeant compte sur son partenariat avec Intermarché pour le combler.
Le mardi 3 mars, c’était au tour de Guillaume Darrasse d’être auditionné par la commission d’enquête du Sénat sur les marges de la grande distribution. Le directeur général d’Auchan Retail a répondu aux questions d’Antoinette Guhl, rapporteure, et d’Anne-Catherine Loisier, présidente.
Dans ses propos liminaires, le patron d’Auchan a tenu à préciser que le groupe publie ses comptes intégralement, ils sont audités et accessibles, « ce qui n’est pas le cas de nombreux industriels qui commentent aujourd’hui la formation des prix sans jamais exposer leur marge nette au regard public ». Il a aussi rappelé que la France, via son outil FranceAgriMer, sous tutelle du ministère de l’Agriculture, publie chaque année un rapport « précis et incontestable » sur la formation des prix et des marges dans la chaîne alimentaire qui observe à chaque fois la même chose : « Les marges nettes de la grande distribution sont comprises entre 1% et 2%. Elles n’ont pas augmenté. Elles sont structurellement faibles et le resteront parce que notre marché est hyper concurrentiel, parce que le prix n’est pas une option stratégique, c’est une contrainte vitale pour un distributeur ».
Guillaume Darrasse insiste également sur le fait que « dans notre métier, la rentabilité ne peut pas venir uniquement de la marge en pourcentage, elle vient aussi du volume. Quand les volumes progressent, les entreprises respirent. Quand ils stagnent, elles vacillent. Quand ils reculent, elles s’effondrent », soulignant qu’entre 2020 et 2024, le marché a baissé sous l’effet de l’inflation, « ce qui a poussé les industriels à préserver leurs résultats par des hausses de tarifs ».
“Auchan a accepté avec naïveté des hausses de tarifs injustifiés”
Globalement, le patron rejette « la vision simpliste » d’un pouvoir de négociation qui ne serait que dans un sens. « Ce n’est clairement pas le cas avec les grands industriels, insiste-t-il. Il estime que la France est le pays où il existe le plus grand écart de conditions commerciales entre les acteurs. « Auchan, qui a été l’enseigne la plus partenariale, qui a accepté avec trop de naïveté des hausses de tarifs, in fine injustifiés, s’est fait discriminer au fil du temps de manière exorbitante », assure-t-il.
Guillaume Darrasse cite certains fournisseurs qui, selon lui, ont pris le risque d’une péréquation excessive en appliquant des écarts d’achat considérables entre acteurs d’un même secteur afin de préserver un équilibre global, « renforçant ainsi les uns au détriment des autres, cela a provoqué des concentrations et des rapprochements à l’achat qu’ils sont les premiers à dénoncer ensuite avec véhémence ».
A titre d’exemple, le dirigeant a donné un chiffre illustrant ce grand écart : « J’estime que si les trois premiers distributeurs français payaient les mêmes prix à l’achat qu’Auchan, les industriels à marques bénéficieraient de trois milliards d’euros de marge supplémentaires. Avec une autre lecture, ce sont 3 milliards d’euros de plus à payer par le consommateur. S’agissant d’industriels de l’agroalimentaire, je ne suis pas sûr du tout que cela ait servi à mieux rémunérer les agriculteurs. C’est ce que nous voulons corriger avec nos partenaires à l’achat au niveau français et européen ».
Des structures trop lourdes
S’agissant de la marge, le patron d’Auchan a détaillé sa construction selon les données 2024 (les résultats de 2025 étant attendus deux jours plus tard, le 5 mars). Sur le format hypermarché, sans compter l’essence et le drive, la marge est de 24,39%, les charges de personnel atteignent 15,8%. Reste donc 9,16% pour payer l’ensemble des charges externes qui sont de 9,92%, soit un Ebitda et un résultat d’exploitation courant qui ressortent, respectivement à -0,79% et -3%. « Nos difficultés procèdent en partie de choix stratégiques qui n’ont pas forcément été pris à une époque », reconnait-il, citant, par exemple, l’évolution des formats. « Nous sommes restés trop longtemps sur le format hypermarché, avec des structures trop lourdes par rapport aux concurrents, que ce soit des frais de siège ou parfois des organisations en magasin. Nous avons largement conscience de ce que nous avons à régler. Nous sommes en train de le faire », assure-t-il.
Auchan compte, ainsi, s’appuyer sur le passage de 164 supermarchés sous franchise Intermarché. « Nous allons continuer à les exploiter nous-mêmes en en restant pleinement propriétaires. Ils vont pouvoir bénéficier des conditions d’achat négociés par Intermarché qui dispose d’un vrai savoir-faire sur le format supermarché, avec des outils que je considère plus agiles, souligne Guillaume Darrasse. De notre côté, nous serons certains de pouvoir lutter à armes égales sur la compétition des prix, afin d’investir fortement sur les trois prochaines années pour moderniser le parc ». Le patron d’Auchan estime que grâce à ce partenariat et ces nouvelles conditions d’achat, « nous allons pouvoir baisser nos prix de vente aux consommateurs de 6 à 7% ».
C.B.












