
L’étude « Tendances et Priorités des Départements Achats 2026 », réalisée par AgileBuyer en collaboration avec le Conseil National des Achats (CNA), met en lumière les évolutions et défis majeurs auxquels les professionnels des achats devront faire face. Parmi eux, l’essor de l’IA, une baisse des ambitions RSE, une moindre priorité donnée à la relocalisation et à la dépendance à la Chine, tandis que les risques de défaillances fournisseurs et de cyberattaques restent élevés. Propos recueillis par Cécile Buffard
Entretien avec Olivier Wajnsztok, Directeur Associé d’AgileBuyer
Points de Vente : Quels sont les principaux risques perçus par les acheteurs en 2026 ?
Olivier Wajnsztok. Selon les résultats de notre enquête, les entreprises voient de gros risques de défaillances des fournisseurs essentiels. Ce risque est perçu par 61 % des répondants de l’enquête : il n’a jamais été aussi élevé en France. Les secteurs les plus touchés par les défaillances sont la mécanique, l’aéronautique/défense, l’industrie lourde et l’automobile. La fragilité des fournisseurs est exacerbée par des tensions géopolitiques et des crises économiques, comme en témoigne la liquidation judiciaire de grandes entreprises françaises telles que Brandt et Arc France. L’autre risque porte sur les problèmes de logistique et les ruptures de la chaîne d’approvisionnement (47 %), tout particulièrement subis dans les secteurs de l’aéronautique et de la défense. Enfin, la cybersécurité s’impose comme un enjeu majeur pour les entreprises (37 %), les cyberattaques étant brutales et difficiles à anticiper. En témoignent les attaques qui ont ciblé La Poste en pleine période de Noël. Dans ce contexte, 40 % des acteurs du secteur public et 37 % du privé s’attendent à des cyberattaques, avec une prévalence élevée dans les secteurs du tourisme, de l’informatique et de la finance. Ces attaques, souvent amplifiées par l’essor de l’intelligence artificielle et les tensions géopolitiques, peuvent entraîner des arrêts de production.
Quels sont les impacts de la politique américaine sur les achats français ?
L’effet Trump est à relativiser. Il se révèle quasi indolore sur les taxes et les droits de douane. Ainsi, 65 % des répondants estiment que les droits de douane n’auront pas d’impact sur leurs achats et 6 % voient même des opportunités dans les changements de marché dus aux droits de douane. En revanche, le retrait des États-Unis de l’Accord pour le Climat et le climato-scepticisme de Donald Trump a eu raison des efforts de décarbonation des acheteurs français. L’Europe, elle aussi a reculé en allégeant la réglementation CSRD et en votant la Directive Omnibus en novembre dernier, moins contraignante pour les entreprises. Les objectifs RSE sont passés de 78 % en 2025 à 69 % en 2026, marquant un recul significatif. Pour la première fois, l’on observe un recul des enjeux RSE par effet de cascade du changement de direction de la zone US. Si l’objectif reste le même (75 % des directions achats ont mis en place des actions de réduction de l’empreinte carbone et 46 % des répondants bloquent les fournisseurs qui ne respectent pas les critères sociaux/environnementaux) la trajectoire a changé et prendra plus de temps que prévu pour atteindre son but.
La volonté de ne plus dépendre de la Chine est-elle toujours aussi forte en 2026 ?
L’on observe deux mouvements contradictoires. D’un côté, les acheteurs n’ont jamais autant plébiscité le made in France (71 % des répondants considèrent le Made in France dans leurs critères d’attribution de business, notamment les secteurs agro/hôtellerie/restauration). Mais de l’autre, ils ne déploient pas de démarche proactive pour relocaliser et restent dans une posture passive face au Made In France. Seulement 13 % des entreprises demandent à leurs fournisseurs de relocaliser, une baisse significative par rapport aux années précédentes. En découle, une moindre volonté de réduire leur dépendance à la Chine, qui a chuté de 43 % en 2025 à 17 % en 2026. Et pour cause. Le pays, soucieux de trouver de nouveaux débouchés après la hausse des tarifs douaniers américains, s’est montré très agressif en matière tarifaire. Là où le partenaire américain paraît instable, la Chine gagne du terrain et séduit de plus en plus d’acheteurs.
Le contexte géopolitique impacte-t-il les achats ?
Les crises géopolitiques continuent d’avoir un impact significatif sur les stratégies des départements achats, avec 71 % des professionnels anticipant des répercussions en 2026. Ces tensions affectent particulièrement les secteurs sensibles comme l’aéronautique et la défense (91 %), la mode/luxe (89 %) et l’automobile, où la sécurisation et la diversification des chaînes d’approvisionnement deviennent des impératifs. Les matières premières et la logistique sont identifiées comme les familles d’achats les plus vulnérables, notamment en raison des tensions autour des ressources critiques comme les terres rares. Les matières premières et les produits de base sont également identifiés comme les plus sensibles aux crises géopolitiques (31 %). Face à ces incertitudes, les entreprises adoptent des approches plus flexibles et renforcent leurs outils de gestion des risques pour garantir la continuité de leurs opérations.
Comment la fonction Achats intègre-t-elle l’intelligence artificielle ?
L’intelligence artificielle est une révolution industrielle. Elle transforme les pratiques d’achat en permettant des économies significatives et en redéfinissant les relations avec les fournisseurs : 63 % des professionnels utilisent l’IA dans leur quotidien, avec une forte adoption dans l’automobile (86 %). C’est le principal outil digital utilisé, suivi par les outils collaboratifs (43 %) et l’automatisation des tâches (34 %). Les capacités rédactionnelles (53 %) et le sourcing (49 %) sont les usages les plus courants de l’IA dans les achats. Comme pour toute évolution industrielle, la démocratisation de cette technologie va impliquer une réduction des coûts de production, et par conséquent, des prix. Certaines entreprises commencent à demander des baisses de prix à leurs fournisseurs pour cette raison, apportant un nouvel élément de tension dans le cadre des négociations entre acheteur et fournisseur.
Quels sont les principaux défis des acheteurs en 2026 ?
Dans un contexte de crise économique et géopolitique, la réduction des coûts reste une priorité majeure pour les départements achats en 2026, avec 77 % des professionnels la plaçant au cœur de leur stratégie. Cet objectif est particulièrement marqué dans le secteur privé (79 %), où la pression sur les résultats financiers est plus forte, contre 53 % dans le public. Les entreprises privilégient des leviers tels que la négociation (57 %) et l’ajustement des spécifications (41 %) pour optimiser leurs dépenses. Cependant, cette focalisation sur les économies peut parfois reléguer des enjeux comme la RSE, tel qu’évoqué plus haut, au second plan, reflétant les arbitrages nécessaires dans un environnement contraint.


















