
Alexandre Bompard a été auditionné, le 25 février, par la commission d’enquête du Sénat sur les marges de la grande distribution, devant sa présidente Anne-Catherine Loisier, sa rapporteur Antoinette Guhl. Au menu : négociations commerciales, rentabilité et marges.
Auditionné au Sénat par la commission d’enquête sur les marges de la grande distribution, Alexandre Bompard, PDG de Carrefour, a tenu, dès son préambule, à souligner sa préoccupation face aux multiples auditions de différentes commissions où il « constate, systématiquement, une tentation de jeter le soupçon ou l’opprobre sur les pratiques, les stratégies et, aujourd’hui, les marges de la grande distribution ». Rappelant que son groupe est présent dans une quarantaine de pays où aucun des dirigeants de Carrefour n’a jamais été convoqué devant une commission, il a regretté que l’on « cherche trop souvent à diaboliser la grande distribution sans jamais s’intéresser à son avenir, ses atouts, son rôle ou ses difficultés », alors même que le secteur dispose « d’entreprises françaises emblématiques qui méritent, au même titre que toutes les autres, la considération des pouvoirs publics ».
Améliorer la marge du groupe
Soulignant que le secteur est en proie à de profondes mutations, avec une intensité concurrentielle accrue sous l’effet de la polarisation des marchés, « avec un écart croissant entre ceux qui gagnent et ceux qui souffrent » et l’efficacité de nouveaux entrants, le patron de Carrefour a également pointé « le comportement prudentiel des consommateurs » après la période d’hyperinflation à laquelle a succédé une période d’hypersensibilité au prix, avec des tensions très fortes sur le pouvoir d’achat, « aboutissant à des pressions sur les marges et les volumes que notre secteur n’a jamais connues, sans compter les incertitudes politiques, macroéconomiques et fiscales qui font monter le taux d’épargne et n’incitent pas à la consommation ». Rappelant que Carrefour vient de lancer son nouveau plan stratégique à horizon 2030 (investissements sur les produits frais, engagements RSE, investissements en magasin et en e-commerce, intelligence artificielle et nouvelles technologies), le dirigeant a souligné que l’un de ses objectifs « et je l’assume pleinement, c’est d’améliorer la marge du groupe. Ma marge est connue, publique. Mon résultat net, c’est ce qui me reste à la fin et il représente moins de 1% de mon chiffre d’affaires, soit dix fois moins que certains industriels ». Alexandre Bompard replace aussi cette recherche de marge en se comparant à de grands concurrents internationaux comme Ahold Delhaize, Tesco ou Walmart « qui affichent des taux de marge de l’ordre du double de celle de Carrefour sans que celui-ci soit discuté dans leurs pays respectifs. Dans aucun de ces pays, on oppose ces groupes ou leur profitabilité à celle des agriculteurs ou des industriels. C’est propre à la France ».
« Redonnez de l’air au secteur »
Le dirigeant est alors revenu sur le rôle de la distribution dans la formation des prix et la rémunération des acteurs de la chaîne de valeur, « une équation facile à poser, mais extrêmement difficile à résoudre. Il est demandé à la distribution tout à la fois de maîtriser les prix de vente aux consommateurs, de bien rémunérer les producteurs, de sécuriser les approvisionnements et de garantir la qualité ». Et de souligner que « c’est toujours la distribution que l’on sollicite en fonction des priorités du moment », citant tout d’abord Egalim 1, avec un accent mis sur la rémunération des producteurs « que Carrefour a appliqué sans état d’âme, alors que le dispositif de limitation des promotions affecte très puissamment le cœur de notre modèle, les hypermarchés ». Alexandre Bompard a également rappelé que les distributeurs ont aussi répondu présent pendant le Covid, puis la guerre en Ukraine afin de sécuriser les approvisionnements, y compris pour venir en aide aux filières agricoles. « Egalim n’ayant pas semblé suffisant, le législateur est alors intervenu pour prévoir l’établissement de contrats protégeant la matière première agricole. Là encore, la distribution a appliqué le dispositif, a-t-il souligné. On nous a ensuite demandé de remettre le focus sur les clients. Nous n’avions évidemment attendu personne pour prendre des initiatives, c’est notre métier. Nous avons néanmoins accepté, en complément de nos politiques commerciales, de constituer des dispositifs anti-inflation, avec les paniers anti-inflation. Nous avons, dans le même temps, accepté la réouverture de négociations commerciales pourtant légalement achevées afin de tenir compte de la hausse des matières premières, ce que les industriels sont fermement refusé ». Alors que les consommateurs demeurent sous le choc d’une hausse de 25% des prix des produits alimentaires que « la distribution a seule pu contenir, on laisserait entendre que les distributeurs opèrent avec des marges indues, qu’ils abuseraient, qu’ils auraient un comportement mortifère… Je vous le dis, ce n’est ni sérieux, ni responsable, ni respectueux de notre métier », a-t-il ajouté. Alexandre a conclu son propos liminaire en faisant part d’une « conviction personnelle forte : depuis 30 ans, le commerce ne cesse de faire l’objet d’interventions législatives. La tentation d’intervenir sur les prix et dans le libre jeu d’acteurs privés demeure, en France, beaucoup trop forte. Redonnez de l’air au secteur et cessez de réglementer à la demande des uns ou des autres. Chez Carrefour, nous croyons que seule la contractualisation – et non la surrèglementation – peut mettre un terme à la défiance que certains cherchent à installer en espérant en bénéficier ».
« L’une des dispositions législatives les plus bêtes »
La commission a ensuite déroulé une série de questions, mettant, par exemple, en cause Carrefour sur les règles de négociations commerciales où le distributeur a fait l’objet de sanctions financières pour avoir dépassé la date butoir légale du 1er mars sur les accords commerciaux. La réponse, cinglante, d’Alexandre Bompard ne s’est pas faite attendre : « Cette loi qui conduit à sanctionner le 1er mars le distributeur qui n’aurait pas conclu sa négociation avec l’industriel est l’une des dispositions législatives les plus bêtes que je connaisse. Lorsque la négociation n’aboutit pas entre un distributeur et un grand groupe international, c’est le distributeur qui est sanctionné. C’est quand même intellectuellement difficile à tenir. Nous avons des milliers de négociations et face à nous de grands groupes internationaux dont l’intérêt, pour un certain nombre d’entre eux, est de nous amener au 1er mars puisqu’ils savent que nous serons condamnés si nous n’avons pas trouvé d’accord ».
Le dirigeant de Carrefour a ensuite répondu à diverses questions sur la formation des marges. « En France, ma marge opérationnelle est de 2,5% et mon résultat net inférieur à 0,7% avec des charges salariales, dans un hypermarché, comprises entre 10% et 16% du chiffre d’affaires », a-t-il souligné. Alexandre Bompard a également été interrogé sur le développement de la franchise qui pourrait être, selon la commission, destiné à faire porter par d’autres structures le poids des ressources humaines. Une question vivement rejetée par le dirigeant : « Non, le développement de la franchise nous a permis de sauver des magasins en pertes structurelles qui s’accumulaient d’année en année, en dépit des tentatives d’amélioration de leur rentabilité. Je n’ai jamais fermé un hypermarché en France. Nous avons décidé de transférer ces magasins à des entrepreneurs, soit en location-gérance, soit en franchise. Nous commençons à avoir du recul puisque cela fait 6 ans que nous passons environ une quinzaine d’hypermarchés dans ce dispositif. Et nous constatons que les revenus ont progressé et la rentabilité a été améliorée avec une satisfaction client en hausse. »
C.B.








