
La commission d’enquête du Sénat, portant sur les marges des industriels et de la grande distribution, a auditionné Thierry Cotillard, président du Groupement Mousquetaires, le mercredi 11 février. Extraits.
En préambule, Thierry Cotillard a tenu à rappeler les contours du Groupement Mousquetaire, soit 3 200 chefs d’entreprise indépendants, « vraiment implantés dans les territoires puisque nous sommes présents dans 85% des cantons de France. On aime à dire que nous avons un point de vente sous les 10 km ». Une des autres spécificités du groupe étant qu’il dispose d’un pôle industriel conséquent, avec 56 usines et plus de 12 000 salariés, ce qui le positionne comme le 4e acteur agroalimentaire en France. « Nous avons, ainsi, une lecture de la totalité de la chaîne alimentaire », poursuit-il. Avec, en exergue, la question du partage de la valeur où « finalement, tous les maillons de la chaîne alimentaire sont sous tension, surtout les plus fragiles, avec des agriculteurs dont la rémunération reste trop souvent insuffisante, des PME-TPE en difficulté et des consommateurs confrontés à cette crise hyper inflationniste. 20 millions de Français ont du mal à finir le mois et, dans ces cas-là, c’est le budget alimentaire qui souvent fait preuve d’arbitrage ».
Responsabilité collective
A ce constat, Thierry Cotillard ajoute les difficultés de la grande distribution, « c’est une réalité économique », citant le rachat de Cora, le démantèlement du groupe Casino, le départ de France de Colruyt. « Certains acteurs encore présents dont dans le rouge, ajoute-t-il. Certes nous résistons mieux que d’autres grâce à notre modèle d’indépendant. Mais je suis sûr de deux choses : personne n’est à l’abri et la recomposition de notre secteur n’est pas finie ». Afin d’exister demain, le patron des Mousquetaires estime qu’il faut relever trois défis : la transformation de la consommation, la fragmentation du marché et la réponse à la première préoccupation des Français, le prix. « Nous sommes donc face à une équation complexe avec de multiples contraintes. Et je crois que vraiment qu’il n’y a pas, d’un côté, les responsables et, de l’autre, les victimes. Mon intime conviction, c’est que nous avons une responsabilité collective. Notre responsabilité en tant que distributeur, c’est de garantir un prix juste des produits du quotidien pour les Français », relève-t-il en précisant qu’il ne s’agit pas du prix le plus bas possible « puisqu’on le sait, celui-ci se fait au détriment du monde agricole. Nous nous sommes préoccupés du sujet sans attendre les lois Egalim, notamment avec nos usines, mais aussi avec la mise en place, dès 2015, de la contractualisation ».
Renforcer et simplifier la loi Egalim
Thierry Cotillard estime, toutefois, que la loi Egalim doit être renforcée et simplifiée : « Le prix en marche avant doit vraiment devenir une réalité pleinement opérationnelle. La matière première agricole doit être obligatoirement contractualisée dès l’amont et intégrer de façon transparente les conditions générales de vente ». Si l’esprit de la loi est globalement respecté, le dirigeant précise que « pour certains grands groupes, les choses ne sont pas claires. La matière première agricole reste souvent une boîte noire avec la fameuse option 3 ». Comment, alors, sanctuariser le revenu agricole quand on ne sait pas ce qui revient à l’agriculteur ? Compte tenu de la complexité des relation industrie commerce, « nous recevons des hausses de tarifs qui ne sont pas forcément fondées, notamment sur l’aspect industriel lorsque dans le même temps les coûts baissent. Or, les consommateurs ne se sont pas remis de la crise inflationniste : le coût de leur alimentation a pris 20% en 4 ans. Ça, c’est la réalité ! »
Le dirigeant pointe également certaines grandes multinationales où « la matière première est instrumentalisée pour éviter toute discussion sur le coût de production » et estime légitime, quand l’énergie, le coût des transports ou de l’emballage baisse, « de demander des baisses sur les produits alimentaires qui n’ont pas vocation à augmenter indéfiniment ».
Thierry Cotillard a également tenu à rappeler que sans les négociations à la baisse lors du choc inflationniste, la hausse pour les consommateurs n’aurait pas été de 20 ou 25% mais plutôt de l’ordre de 40 à 50% : « Nous avons cette responsabilité d’être un amortisseur à cette hyperinflation. Il est donc nécessaire de remettre de la transparence et de la simplification au cœur du dispositif ».
Centrales d’achat européennes
Concernant les alliances à l’achat européennes, le dirigeant souligne que seuls 3% des fournisseurs du Groupement en font partie : C’est 23% de nos volumes, cela ne concerne que des grands groupes. Nous passons par ces alliances pour rééquilibrer les rapports de force. Aucune PME, aucune matière première agricole brute n’est évidemment traitées dans ces centrales d’achat ».
Enfin, concernant les marges, le Groupement Mousquetaires se situe, comme la plupart des acteurs de la grande distribution, autour de 2% de marge nette (environ 21% de marge brute sur un Intermarché en moyenne) après paiement des loyers (10 à 11%), des frais de personnelle (6 à 7%) et de diverses charges comme l’électricité. Pour s’en sortir, le dirigeant explique pratiquer la péréquation, d’autant que dans les supermarchés du Groupement se trouvent souvent des rayons boucherie et poissonnerie avec des coûts d’exploitation élevés. A tel point qu’environ 200 poissonneries ont été fermées ces 4 dernières années.
Sans attendre une question des sénateurs, Thierry Cotillard a tenu à affirmer « qu’il n’y a pas de surmarge sur les produits sains par rapport aux produits ultra-transformés. Nous gérons avant tout nos coûts. Chaque indépendant, donc chaque entreprise doit sortir un résultat ».
En conclusion, le dirigeant a souhaité « faire un appel simple, celui d’arrêter d’empiler les lois sans attendre les résultats attendus. Je pense que jamais un secteur n’a été aussi réglementé, ni même auditionné. Revenons au bon sens, simplifions le cadre des négociations commerciales, protégeons réellement les agriculteurs, les PME et redonnons de la lisibilité à l’ensemble de la chaîne alimentaire parce que c’est vraiment par la transparence, la responsabilité et le dialogue, qu’on va pouvoir défendre durablement une ferme France sans opposer le pouvoir d’achat au revenu des agriculteurs ».
C.B.
